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+Des chiffres et des êtres:Métamorphoses de la mémoire/1e partie

Facinante mémoire des prodiges. / D.R.  Fascinante mémoire des prodiges

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La racine treizième de 3 893 458 979 352 680 277 349 663 255 651 930 553 265 700 608 215 449 817 188 566 054 427 172 046 103 952 232 604 799 107 453 543 533 ? Elémentaire : 45 792 573. Alexis Lemaire a trouvé la réponse en 3,625 secondes, un jour de 2004. Dans la tête de ce jeune homme timide de 28 ans, elle s’est affichée presque immédiatement : « J’ai fait un calcul, une combinaison, et je l’ai instantanément sortie. »

Il parvient aussi à calculer mentalement la racine treizième d’un nombre de 200 chiffres, mais c’est infiniment plus difficile. Son record est de 70,2 secondes.

L’algorithme qu’il utilise reste son secret, jalousement gardé. Mais le calcul n’est qu’un des ingrédients de cette prouesse. Il faut aussi une mémoire prodigieuse, voire plusieurs systèmes mnésiques hors du commun fonctionnant en parallèle : la capacité de reconnaître, sans délai, dans les nombres proposés par l’ordinateur, des éléments connus, et celle de manipuler « de tête » de grands nombres, pendant plusieurs dizaines de secondes, afin d’aboutir au résultat final. Pour Alexis Lemaire, tout cela est – presque – naturel. Son monde intérieur est peuplé de chiffres. Un univers qui n’est en rien aride, abstrait, désincarné.

Le jeune Français s’inscrit dans la lignée des calculateurs prodiges qui, dès le XIXe siècle, ont fasciné les psychologues. Alfred Binet, l’inventeur des tests d’intelligence, a ainsi consacré un ouvrage entier en 1894 à deux grands calculateurs de son temps, Inaudi et Diamandi, dotés d’une mémoire faramineuse.

Plus près de nous, le psychologue russe Alexandre Luria a décortiqué l’intellect du mnémoniste Veniamin (1886-1958). Lui ne calculait pas. Il se contentait de mémoriser des tableaux de 200 chiffres, de 25 lignes de 7 lettres, ou de mots, qu’il pouvait restituer quinze ans plus tard. Veniamin était synesthète : pour lui, chiffres, lettres, mots et objets avaient des formes, des couleurs, voire des sons et des textures particuliers. Sa mémoire n’était cependant pas infaillible. Si on lui demandait de se souvenir seulement des noms d’oiseaux ou de liquides dans une liste qu’il avait mémorisée, il était incapable de reconstituer les deux catégories.

« On pourrait avancer l’hypothèse que, chez Veniamin, les mémoires visuelles, imagée et visuospatiale étaient hypertrophiées au détriment de la mémoire sémantique », estime le psychologue expérimental Alain Lieury (Rennes-II). Ainsi, Veniamin avait le plus grand mal à comprendre les expressions imagées, et passait pour lent d’esprit hors de ses exploits mnésiques.

Une caractéristique partagée avec Kim Peek, le lointain « modèle » du héros du film Rain Man. Né en 1951, il souffre de plusieurs malformations cérébrales, dont l’absence de corps calleux, qui fait le lien entre les deux hémisphères. « C’est un peu comme s’il disposait de deux cerveaux indépendants », avance Alain Lieury. Kim Peek peut absorber un livre en quelques minutes et se souvenir, des années après, de détails tels que le nom de l’opérateur de radio russe dans le livre Octobre rouge. Il connaît tous les codes postaux des villes américaines et peut reconnaître à l’oreille des centaines de compositions classiques.

Autre « phénomène », Daniel Tammet conjugue plusieurs talents. Né, comme l’indique son autobiographie, « un jour bleu » de 1979, ce Britannique a été capable de réciter par coeur 22 514 décimales du nombre pi après trois mois d’entraînement. Diagnostiqué comme atteint de la maladie d’Asperger, une forme légère d’autisme, lui aussi est synesthète. En plus de formes et de couleurs, les chiffres sont dotés pour lui de caractères particuliers : le 9 est « intimidant ».

Les 10 000 premiers entiers ont ainsi une personnalité propre. Si on lui demande d’en multiplier deux, il se les représente l’un à côté de l’autre, et la solution apparaît entre eux, sans effort conscient de sa part. Ses dons s’étendent au royaume des mots : il maîtrise une dizaine de langues, dont l’islandais, appris en moins d’une semaine. « La ligne entre un profond talent et une profonde infirmité, estime-t-il dans un documentaire, est très fine. »

Il est exceptionnel de vivre normalement avec une mémoire aussi envahissante. Kim Peek a besoin de l’assistance constante de son père. Certains hypermnésiques ne peuvent se débarrasser d’obsessions lancinantes, comme l’Américaine Jill Price, hantée par chaque détail de sa vie depuis l’âge de 14 ans. Les psychologues la décrivent comme « distinguant chaque arbre sans voir la forêt ». Ce syndrome est plus qu’encombrant : le souvenir d’une dispute vécue il y a un quart de siècle est toujours aussi vif, blessant. Son tourment rejoint celui du héros d’une nouvelle de Jorge Luis Borges, Funes, qui compare sa mémoire « à un tas d’ordures ». Pour éviter de nourrir sa voracité insondable, il s’enferme dans une chambre aux murs blancs.

 Facinante mémoire des prodiges

Comment expliquer ces mémoires prodigieuses, rencontrées aussi chez les musiciens (Mozart transcrivant de tête le Miserere d’Allegri) ou les champions d’échecs ? La synesthésie offre une piste ténue, « les synesthètes ont un petit avantage par rapport à la moyenne dans des tâches de mémorisation de bas niveau, note Edward Hubbard (Inserm-CEA). Dans le cas de Veniamin et Tammet, il est clair qu’elle joue un rôle. » Mais celui-ci – câblage cérébral différent, recouvrement d’aires du cortex habituellement dissociées ? – reste encore flou.

Le Prix Nobel de médecine américain Eric Kandel avance l’hypothèse génétique. Deux molécules antagonistes modulent la régulation de la mémoire à long terme. La protéine CREB-1 facilite l’apprentissage, tandis que CREB-2 l’inhibe. Ce système vise sans doute à « s’assurer que seules les expériences importantes et utiles pour la vie soient retenues », avance-t-il. Les personnes dotées d’une mémoire exceptionnelle souffriraient-elles d’une altération génétique de CREB-2 ?

Hervé Morin - Le quotidien « Le Monde » du 17 juillet 2008

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