+ Reportage de Mediapart*: Alger, capitale de l’ennui

Le jour, le centre-ville d’Alger fait encore illusion. Surtout en mars lorsque, vers 17 heures, la lumière, moins vive qu’en été, vient caresser puis se confondre avec la blancheur des immeubles aux balcons bleu roi, qui ont tourné la tête à tant de romanciers et cinéastes. La municipalité, elle aussi, continue d’être davantage fascinée par la ville que par ses habitants. Un plan pour l’hyper-centre, autour de la Grande Poste, a même été voté pour nettoyer les majestueux immeubles d’époque coloniale, que l’on aperçoit sur toutes les cartes postales. Mieux encore : depuis la fin de l’année passée, les Algérois ont enfin leur métro, promis par tous les chefs d’Etat en poste depuis vingt-cinq ans.

Le métro d’Alger, mars 2012© P.Puchot

Le métro d’Alger, mars 2012© P.Puchot

Il faut pourtant attendre la tombée de la nuit pour prendre la mesure du quotidien des habitants de la capitale algérienne. À cette heure-là (19 heures au printemps), la fascination laisse peu à peu place à l’étonnement, puis à la désolation. Des rues vides, un centre-ville désert, presque sans vie… Depuis la fin des années 2000, la tendance paraît s’amplifier, et Alger semble ne pas s’extraire d’un conservatisme étatique qui s’impose à tout ce qui se révèle le soir, la nuit. Avec 182 milliards de réserves de devises en 2011, l’Algérie aurait pourtant les moyens de s’offrir une capitale rayonnante, brillant de tous ses feux. Chaque mois, chaque semaine, c’est au contraire un lieu de vie qui ferme, un de plus.

En proie depuis nombre d’années à des difficultés économiques, sans soutien de la part de la municipalité, l’espace Noun, unique café-littéraire (très couru) de la ville, a fini par fermer. Et la tendance à l’extinction des lieux culturels se poursuit. Sur la rue Didouche Mourad, le cinéma Algeria, immense salle et coin de rendez-vous des couples qui profitaient de la pénombre pour s’y embrasser à loisir, est annoncé « en travaux » pour une durée indéfinie, après avoir été abandonné à sa décrépitude… Dans le grand Alger, les salles se comptent sur les doigts d’une main. En centre-ville, chercher la survivante relève du jeu de piste…

Quittez la gare d’Agdha, remontez jusqu’au marché Clauzel, architecture aux allures Arts déco, puis remontez la rue Khlifa Boukhalfa (du nom d’un ancien militant du FLN), vous tomberez nez à nez sur les vestiges de la cinémathèque historique, aujourd’hui laissée à l’abandon. L’actuelle, située à deux pas, rue Larbi Ben Mhidi, fait peine à voir : une façade étroite et sale, coincée entre une échoppe abandonnée et un magasin consacré à la vente de chaussures bon marché. Seule salle d’exploitation du centre aujourd’hui en activité, la cinémathèque diffuse deux films, à 13h30 et 16h30, et ferme le week-end… Telle est la place réservée au cinéma au cœur d’Alger.

A force d’arpenter les rues du centre-ville, d’entendre les journalistes des rubriques culture se plaindre de n’avoir guère de matière pour remplir leurs pages et leurs chroniques, on finit d’ailleurs par le croire : en 2012, année du cinquantenaire de l’indépendance, «Alger n’est pas une ville où l’on reste, où l’on se pose, comme le regrette Samir, 38 ans, comédien, natif de Sétif. Le soir, à part peut-être faire le tour des rares bars qui subsistent, il n’y a rien à y faire.» Alger, c’est donc cette ville d’où l’on part, si l’on peut, même si c’est encore celle où l’on vient chercher fortune, sans pour autant se cacher le désert culturel qu’elle est devenue.

« Au moins, à Téhéran, il y a une vie culturelle ! »

Au 2, boulevard Mohammed-V, qui naît au pied de la place Maurice-Audin, le cinquième étage de l’immeuble abrite les bureaux de Rachid Boustira. Issu d’une famille modeste, venu de Gigel, ville moyenne de l’est du pays, non loin de Bejaïa, cet ancien vétérinaire aujourd’hui âgé de 52 ans s’est «fait tout seul», et gère un groupement de sociétés qui pèse, bon an, mal an, 10 millions d’euros annuels de chiffre d’affaires. Construction navale, pêche, immobilier… Rachid Boustira touche à tout. Mais c’est de sa petite fenêtre d’importateur d’alcool qu’il saisit le mieux l’air du temps. «A Alger, les autorités ferment les bars et les débits de boisson,explique-t-il. Mais ne vous y trompez pas : la vente d’alcool marche très fort ! Les gens se sont adaptés, et cela fonctionne par réseaux. C’est un peu comme à Constantine : là-bas, il n’y a pas de débit de boisson officiel, mais on y trouve plus de 400 débits clandestins. Un individu arrive chez le grossiste avec sa fourgonnette, la remplit d’alcool, repart la vendre et revient charger le soir. Cela se passe au beau milieu de la nature, à l’extérieur de la ville – d’où la quantité de déchets qui jonchent ensuite le bord des routes –, ou chez le citoyen, chez qui vous pouvez aller acheter votre bouteille de vin ou votre canette de bière. Il y a même des numéros de téléphone privés pour la livraison à domicile, comme en Iran, où rentrent chaque année 760 millions de dollars d’alcool. Sauf qu’à Téhéran, la vie nocturne et culturelle est bien plus animée qu’à Alger.»

De 300 dinars sortie de chez Rachid Boustira, la bouteille de vin rouge algérien se vend 1.000 dinars chez les vendeurs clandestins dont l’arrestation fait, quelques fois dans l’année, la une des quotidiens. «L’administration a décidé, via les walis (préfets), de tout faire pour fermer les débits de boisson, explique notre importateur d’alcool. Un extincteur défectueux, un renouvellement de permis… Ensuite, les demandes de réouverture s’amoncellent sur les bureaux des walis, et demeurent sans réponse. Le premier ministre l’a même dit à sa manière : “les bars, c’est la cirrhose et les bagarres, je ne veux pas m’en préoccuper”. Et les salles des fêtes ? Il n’y a pas d’alcool, et pourtant, elles ferment aussi.»

 Aucune loi, aucun décret n’a été voté. Aucune statistique officielle n’existe. Et pourtant, le constat est imparable, quand au centre-ville d’Alger, en l’espace de quelques mois, les derniers établissements disparaissent peu à peu : le Forum, un bar jadis situé près du palais du gouvernement, le Da M’barek, « restaurant alcoolisé » que l’on trouvait rue d’Isly, à deux pas de la cinémathèque… Rue Hoche, Le Bisou, lui, joue au chat et à la souris avec les autorités, ouvre et ferme, rouvre encore pour une période de six mois, avant de fermer de nouveau. Autant de lieux de vie, de rencontre et de convivialité dont les Algérois sont privés. Ceux qui demeurent, Chez Kader, Zidi (surnommé «le trou» par les habitués), sont des établissements exigus, sans fenêtres, cloîtrés comme le restaurant Grenada, à deux pas de la Grande Poste, où il faut sonner et attendre l’autorisation du patron pour passer la porte d’entrée. A la Madrague, à un quart d’heure du centre-ville, où le tout Alger aime fréquenter les restaurants de poisson pendant la journée, seule une poignée des cabarets ont survécu aux années 2000. Ceux qui demeurent ont perdu par la même occasion leur luxuriance d’hier pour se muer en établissements louches, peu engageants, principalement destinés aux clients en quête de prostituées.

Restent les boîtes de nuit, celles des grands hôtels, ou celles des quartiers « chics » de la périphérie, tel Sidi Yahia, destiné à la jeunesse dorée et aux expatriés. Aujourd’hui à la mode, le Pacha, établissement sans âme, devance cette année le Triangle, invraisemblable discothèque où se superposent trois ambiances, jazz, électro et musique traditionnelle, où se mêlent hommes d’affaires, serveurs quinquagénaire en costume, émigrés de retour au pays, prostitués, habitués du quartier, animateurs vedettes et expatriés européens.

Ce cocasse déferlement musical ne suffit pourtant pas à doter Alger d’une attrayante vie nocturne. Avocat d’affaires, né de deux parents algériens, Amine Senouci, 30 ans, est revenu à Alger pour y faire carrière : «On y manque d’avocats capables de travailler en arabe, français et anglais. C’était ma chance…» En Algérie du lundi au jeudi, sa vie n’est toutefois pas là. «Une remarque toute simple, qui dit l’état d’Alger aujourd’hui : le chef de la branche marocaine de mon cabinet habite sur place, celui de l’Algérie, non. Casablanca est aujourd’hui infiniment plus attractive qu’Alger, où l’on s’ennuie. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il y a l’islamisation, évidemment… mais on ne la sent pas non plus si présente que ça dans la société algérienne.»

«Ce que les gens ne comprennent pas, estime de son côté Rachid Boustira, c’est que les islamistes dirigent déjà le pays. Le MSP (premier parti politique musulman conservateur à l’assemblée nationale populaire) gère quatre ministères, dont celui du commerce, et partage le pouvoir avec le RND et le FLN. Qui est derrière la fermeture des bars, si ce n’est eux ? On ne pas dire que le président Bouteflika soit un islamiste, mais il encourage cette politique. Et depuis 2005, ils ferment les discothèques, les lieux de distraction les plus divers, et même les cyber-cafés, qui ont aujourd’hui besoin d’une autorisation spéciale pour ouvrir. C’est comme si l’on avait basé toute la politique sur le slogan suivant : “lorsqu’un jeune sort de chez lui, il ne faut pas qu’il ait autre part où aller que la mosquée”.»

Dans les rues d’Alger et des grandes villes du pays, le voile n’est pourtant pas devenu la norme. Et, comme les Iraniens, les Algériens continuent de consommer quantité de boissons alcoolisées. Cet assèchement de la vie culturelle et associative algéroise correspond-il vraiment à une islamisation profonde de la société algérienne ?

« Y’a pas d’amour… »

« J’aimerais bien qu’on pense au cinéaste, mais la référence qui revient tout le temps, c’est le magasin. » Né à Alger en 1973, Lakhdar Tati partage son temps entre Paris, où il vit, et Alger, où il tourne. Il y a réalisé la majorité de ses trois courts métrages de fiction et deux documentaires. «J’ai eu 20 ans au moment où tout était à l’abandon ici, pendant la décennie 1990 du terrorisme. Faire un film était très difficile, je m’autoproduisais, le seul endroit ouvert était la cinémathèque d’Alger. Par la force des choses, c’était devenu aussi une salle d’exploitation. Je passais mes journées là-bas. Il y a dix ans, j’ai fini par partir, je n’en pouvais plus.»

Le titre provisoire de son prochain film, « Y’a pas d’amour » – «C’est ce qui revient souvent quand je discute avec les jeunes ici, qui commence comme ça pour après dire souvent le contraire» –, tente d’approcher le désert algérois et la violence sociale qu’il recouvre par les contradictions du rapport des Algériens au sentiment amoureux. «Il y a d’emblée cette affirmation, qui pour moi est le symbole du mal d’amour flagrant ici en Algérie, explique le cinéaste. Très vite, on aborde l’aspect économique et culturel. Un jeune homme, ou une jeune femme d’ailleurs, préférera étouffer son sentiment s’il ou elle estime que sa situation professionnelle n’est pas à la hauteur. D’où une grande frustration, et cette tension que l’on perçoit dans les rues d’Alger. C’est la maladie des Algériens de nos jours. Et je ne parle même pas là de frustration sexuelle… Ce mal est d’autant moins bien vécu que les jeunes qui en souffrent ne trouvent aucune distraction dans la ville…»

«Piscine, salle de sport, lieux de rencontre… il n’y a plus rien à Alger, soupire l’homme d’affaires Rachid Boustira. Les autorités ont complètement plombé la jeunesse, qui n’a aucun débouché, aucun exutoire. Vous pouvez être sûr que ça va mal finir…» «Le problème, c’est que la surpopulation causée par l’exil vers la ville au cours de la décennie noire du terrorisme entraîne une tension qui ne trouve pas à s’exprimer, sauf dans la rue», remarque de son côté l’avocat Amine Senouci.

Pour le cinéaste Lakhdar Tati, qui sillonne le territoire algérien depuis deux ans pour son enquête cinématographique, la société algérienne n’a pas souhaité cet assèchement du tissu urbain. «La politique de concessions faites aux islamistes n’émane pas d’une volonté populaire, juge-t-il. Bien sûr, il y a une pression des islamistes sur les lieux culturels. Mais c’est normal : dans une société, tout le monde pratique son lobbying. Le problème réside dans la lâcheté de notre gouvernement, qui ne joue pas son rôle de modérateur et d’arbitre. Bien sûr, la société algérienne est musulmane, mais il faut faire attention à ce petit jeu de l’instrumentalisation des valeurs : confondre le peuple et la volonté politique, c’est tomber dans le piège du gouvernement algérien.»

Le soir, dans les ruelles et avenues du centre-ville d’Alger, les hommes investissent les trottoirs, se serrent sur le rebord des vitrines, contemplent leurs tasses de café à la lueur des réverbères, un peu de musique s’exfiltrant parfois par la portière d’une voiture. «Qui croire ?s’interroge l’écrivain Chawki Amari, dans sa chronique « Point zéro » publiée dans le journal francophone algérien El Watan du mardi 28 février. Alger et Bouteflika, qui nous vend une autoroute pour rester sur place, un métro pour se déplacer sous terre sans faire de bruit politique ou qui sous-traite de l’immobilité pour freiner les appétits extérieurs ?» Cette soif d’extérieurs, les Algérois ne sont pas près de l’assouvir.

PAR PIERRE PUCHOT (Mediapart) www.mediapart.f

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